Je pars_L'air pétille



[...]
L'air pétille, je me sens bougrement bien. Je casse la croûte. En même temps, je regarde. De tous les côtés, c'est très joli. On voit des montagnes des montagnes à perte de vue, des vallées fourrées, notamment celle où, puisque je suis là, je vais descendre.
Je ne sais pas ce qui me fait le plus plaisir : ou de manger, ou de penser à la bonne bouffarde que je vais m'offrir aux premières loges. Il y a des tas de kilomètres tout autour, comme partout, mais ici on les voit. Les vallées font chaud à regarder, mais le meilleur, c’est l’air. On ne s'en lasse pas. Il y a longtemps que je n'avais été si heureux.
Sur ma gauche, mais assez loin, il y a un troupeau de moutons qui sonne un petit coup de clochette, de temps en temps. Peu à peu, il se rapproche. Je regarde le manège du berger. Il m'a vu, et il envie de savoir qui je suis. Il ne veut pas que ce soit le dit. Il fait comme s'il suivait les moutons, mais il les pousse.
C'est une bergère. Une vieille femme maigre et droite. Noire de la tête aux pieds. Elle arrive de l'autre côté de la route et se pose. Nous nous disons bonjour, puis ajoute :
_C’est beau par ici.
Elle répond :
_Oui, les gens le disent.
Après ça, nous restons en compagnie, séparés par la route. Elle m'a assez vu, mais elle reste là, contente. Ça dure longtemps. Elle pense ce qu'elle veut, moi aussi. On est très bien.
Finalement, je lui dis au revoir. Elle remonte sur son flanc de montagne et moi, je m'en vais dans la descente, mais je modère. Je n'ai pas envie de m'enfoncer. Il faut, parce qu'il ne doit pas faire chaud ici, la nuit, mais je regrette. C'est comme pour tous : si les regrets y faisaient... Au bout d'un moment j'ai pris mon pas.
Juste avant d'arriver au premier hameau, une femme cueille les pommes. Je suis de bonne humeur. Je lui dis : « Salut, Patronne » et je la complimente sur ses fruits. Elle a comme moi envie de parler. Elle vient au talus.
_Vous avez peut-être faim ?
_Non. Une fantaisie.
_Il faut en avoir, dit-elle.
Nous recommençons à rire comme des gourdes. L'air doit prédisposer.
[...]
Jean Giono, Les grands chemins

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ce mois ci... vous avez beauocu lu